23 avril 2010 · Le Vif/L'Express · Marie-Cécile Royen
"IL N'EST PAS NORMAL QUE LES JUIFS NE SE SENTENT PAS EN SECURITE"
Nouveau Président du Comité de Coordination des Organisations Juives de Belgique (CCOJB), Maurice Sosnowski veut apaiser les juifs belges et mettre un terme à la brouille avec le socialiste André Flahaut.
Le Vif/L'Express : Vous venez d'être reçu au cabinet du Premier Ministre, en compagnie du Président du Forum der Joodse Organisaties d'Anvers. Vous inscrivez-vous dans la continuité de votre prédécesseur Joël Rubinfeld, qui rugissait contre l'antisémitisme ?
Maurice Sosnowski : Je ne vais certes pas le contredire. Il n'a été, à sa manière, que le porte-parole du sentiment d'abandon qu'éprouvent les juifs de Belgique. Bien qu'étant agnostique mais fier de ma culture et de mon histoire, je suis blessé lorsqu'un rabbin est agressé parce qu'il porte la kippa ou que les étudiants juifs doivent subir, à l'ULB, des propos négationnistes ou antisémites assez habilement tournés pour ne pas enfreindre la loi. Nos édiles politiques ne semblent pas encore avoir pris la mesure du phénomène. Après la manifestation du 11 janvier 2009, lorsqu'on leur a dit qu'on criait "mort aux juifs" dans le cortège devant lequel ils marchaient, ils auraient dû condamner la chose. A ce jour, ils ne l'ont toujours pas fait. Je peux comprendre qu'on critique certains dirigeants de l'Etat d'Israël, mais cette focalisation sur un seul pays, qui est une démocratie, me paraît malsaine. Il y a une telle haine que cela en devient suspect.
Avez-vous hésité avant de briguer cette présidence ?
On me l'a demandé, sans doute parce que j'apparaissais comme quelqu'un d'au-dessus de la mêlée, dont la carrière était déjà faite et dont les fonctions à l'ULB présumaient d'une certaine sérénité dans l'exercice du leadership. L'une des raisons pour lesquelles j'ai accepté a été le choc que m'a causé, à l'occasion de l'affaire Belliraj, la réactivation de l'enquête sur l'assassinat de mon beau-frère Joseph Wybran, chef du service d'immunologie de l'ULB et alors Président du CCOJB, le 3 octobre 1989. C'était un scientifique d'envergure internationale et un homme de paix et de tolérance, tout comme le recteur de la Grande Mosquée de Bruxelles, sans doute assassiné par la même mouvance terroriste, le 29 mars 1989. Je m'inscris dans cette continuité.
Quels sont vos buts à la tête du CCOJB ?
Je veux me convaincre que ce que j'entends est faux, que ce sentiment d'abandon n'est pas justifié, parce que je me sens très belge. La Belgique est ce pays qui a accueilli mes parents, des immigrés, qui ont pu y construire leur vie après leur libération des camps. Je veux rassurer les juifs, apaiser leur angoisse, car je n'ai pas envie que mes enfants décident de s'établir ailleurs. Pour y parvenir, je dois moi-même être rassuré sur l'état réel de la situation. Je vais donc reprendre le dialogue avec les partis politiques et les médias, voir avec eux comment combattre l'antisémitisme, tout en respectant le principe de la liberté d'expression dont je suis un fervent défenseur, étant libre exaministe. En effet, il faut absolument mettre des limites à la diffusion de l'antisémitisme, en paroles et en actes. Quand je vois la difficulté qu'il y a déjà à obtenir d'une mosquée (NDLR : celle du Cinquantenaire à Bruxelles), de la KUL Leuven ou de l'université de Gand qu'elles mettent fin à des liens avec des sites négationnistes…
On dit de la minorité juive dans un pays qu'elle est le baromètre de la démocratie. Avec les musulmans, nous devons être attentifs, ensemble, à ces évolutions car le racisme peut se retourner un jour contre l'un ou l'autre de ces groupes.
Le CCOJB a décidé, à une écrasante majorité, d'aller en appel contre la décision du tribunal qui a acquitté l'ancien ministre socialiste de la Défense, André Flahaut, du fait d'avoir tenu des propos antisémites lors d'une manifestation à Nivelles, qui faisait un parallèle entre la Shoah et la condition des Palestiniens. Je prends le relais mais on va essayer de trouver une sortie par le haut à cette crise. C'est l'un des objectifs de mon mandat.
Il existe pourtant une cellule de veille contre l'antisémitisme au Centre pour l'Egalité des Chances.
Nous avons eu des rapports difficiles avec eux. Ils ne jugent pas toujours les choses de la même manière que nous. Je vais essayer, avec eux, d'obtenir un travail de meilleure qualité puisque nous nous voyons tous les trois mois pour faire un état des lieux.
Le CCOJB tient-il lui-même une liste des paroles et des actes antisémities ?
Depuis que je suis Président, je reçois tous les jours des mails de personnes qui se sentent blessées, indignées… L'un des derniers en date fait état du nouveau Conseil d'Administration du Vlaams Vredesinstituut (NLDR : Institut flamand pour la paix), où le lobby anti-israélien se renforce, et qui est chargé de distribuer l'argent de la Communauté flamande – environ 900.000 euros par an – aux organisations non gouvernementales émanant de la société civile. La présentation systématiquement négative d'Israël n'aide pas à faire reculer l'antisémitisme. Dans ma propre université, on laisse des groupuscules arabo-gauchistes installer des check-points figurant l'occupation israélienne sous le prétexte qu'une université doit être "ouverte sur le monde". En tout cas, c'est la réponse que j'avais reçue en 1973, pendant la guerre du Kippour, alors que mes amis et moi nous nous étions fait massacrer, au sens propre du terme, par le même genre de groupuscules qui tenaient déjà le haut du pavé à l'ULB.
Mais n'y a-t-il pas un autre travail de prévention à faire que par le biais de cette importation indirecte du conflit israélo-palestinien ?
C'est aussi mon avis. Tout passe par l'éducation et la communication. J'avais pleuré lorsque j'avais lu dans Le Soir du 25 juin 2003 le récit de Thomas Gegerly (NDLR : professeur de journalisme à l'ULB, ancien directeur de l'Institut d'étude du judaïsme) sur l'enterrement de sa mère. Il écrivait comment sa mère qui était née sous les insultes antisémites dans sa Hongrie natale, était morte aux cris de "Mort aux juifs" à Bruxelles lorsque son corbillard, recouvert d'une étoile de David, était passé devant une école primaire fréquentée par des enfants maghrébins. J'ai des étudiants et des collègues marocains ou algériens qui, au CHU Saint-Pierre et à l'Institut Bordet, s'entendent parfaitement bien avec moi et continuent de me l'écrire, après être retournés dans leurs pays. Mais ce n'est pas ce que ressentent beaucoup de juifs au contact de la rue. Ce n'est pas normal qu'ils ne se sentent pas en sécurité, que toutes leurs fêtes ou cérémonies fassent l'objet d'une protection spéciale. Et ce qui est encore plus anormal, c'est le fait que tout le monde a l'air de trouver cela normal ! Je vais donc essayer que les écoles fassent un travail de sensibilisation : c'est par là que tout commence. A quoi sert-il de dire sur tous les tons : "Plus jamais ça !" si nous n'en tirons pas, concrètement, des leçons pour le présent ? L'ASBL L'Enfant Caché est de moins en moins invitée à parler de la Shoah et des enfants juifs cachés pendant la guerre. L'humain doit reprendre ses droits.
© Le Vif/L'Express
Réaction d'un lecteur du Vif/L'Express
Cher Monsieur,
La parution, dans Le Vif, de votre interview suite à votre nomination à la tête du CCOJB et la mesure de vos propos me poussent à vous écrire la présente.
Je précise d'emblée que je suis catholique, du moins telle est la religion dans laquelle j'ai été élevé, mais il y a bien longtemps que je suis agnostique ou athée, je ne sais (sans doute plutôt athée, mais sans véritable réflexion sur le sujet).
J'ai aussi été bouleversé par le témoignage pudique de Thomas Gergely, et effaré devant la douce montée d'un antisémitisme ordinaire et les agressions d'étudiants juifs.
Mais je crois que c'est lors de mes passages devant l'école juive du boulevard du midi à Bruxelles, avec ses policiers armés de mitraillettes, que j'ai touché du doigt la réalité de ce qu'était la vie actuelle des juifs à Bruxelles notamment: Ils sont à nouveau enfermés dans un ghetto, c'est aussi simple et aussi effarant que ça.
C'est souvent un ghetto visible, comme lorsque vous ne pouvez aller à l'école, à la synagogue ou à la fête que sous une protection spéciale. Mais c'est aussi un ghetto intérieur, comme lorsque vous devez éviter de porter des signes de judaïté si vous voulez éviter les ennuis.
C'est à ce point de mes réflexions, alors que j'étais arrêté devant cette école juive et que je me demandais ce que je pourrais faire, moi, que l'évidence s'est imposée à moi: porter une kippa ! Si je porte une kippa en tant que non juif, j'affirme que le juif est mon frère, qu'il est un autre moi-même, et que sa sécurité m'importe autant que la mienne.
Bien sûr, je ne suis pas inconscient. Et je pense que si je me promène dans certains endroits en kippa, je risque des ennuis et on me reprochera une "provocation". Ce n'est pas ce que je souhaite. Ce que je souhaite c'est que quelqu'un qui me voit avec cette kippa sache très exactement pourquoi je la porte. Elle doit donc être immédiatement identifiable (d'une couleur spécifique?), et il doit être de notoriété publique que cette kippa signifie que je suis un "gentil" qui refuse l'antisémitisme.
Vous voyez où je veux en venir: depuis cette "épiphanie", qui m'est survenue il y a quelques semaines, je me suis demandé quelle organisation pourrait trouver mon idée assez intéressante pour qu'elle la reprenne à son compte et l'organise. J'ai eu 20 ans à l'époque de "Touche pas à mon pote", et il me semble que "Touche pas à ma mishpoukèe" peut fonctionner aussi.
(note pour le Vif: j'ai cherché un mot qui signifie ami ou frère en yiddish ou hébreu, je suis tombé sur ce mot yiddisch, "mishpoukèe", qui signifie, si je comprend bien, famille au sens très large)
Et voilà donc que votre interview parait dans le Vif. Si j'étais croyant, j'y verrais peut-être un signe !
Je ne sais pas si le CCOJB est le meilleur point de départ. Je ne partage d'ailleurs pas toutes ses positions du CCOJB, comme lorsque, à mon sens, il se rend ridicule par une action contre Flahaut, ou lorsqu'il s'enferme dans la défense de l'Etat d'Israël et participe ainsi à l'importation du conflit en Belgique. Mais ceci dit, je ne dois pas nécessairement partager toutes les opinions ou options de gens avec qui je peux partager l'essentiel, et certaines de vos paroles m'ont frappées par leur modération.
Alors c'est décidé, je vous écris, et j'en envoie copie au Vif. Que pensez-vous de mon idée? Elle me parait simple et évidente, mais j'ai une excuse: c'est la mienne.
Cordialement,
Vincent Vandevoorde
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