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Eric Picard · Agence Diasporique d'Information · 8 octobre 2009
Mis en difficulté à la suite des trafics de drogues qui se sont développés dans sa commune et à la suite d'émeutes à forte consonance communautariste qui ont suivi leur répression, critiqué pour son clientélisme “islamo-municipaliste”, Philippe Moureaux botte en touche. Dans un entretien accordé à l'hebdomadaire Le Vif, il déclare regretter que “des représentants de la communauté juive” refusent aujourd'hui le “droit à la différence pour les musulmans”.
Après une réaction du CCLJ, qui qualifie ces propos d'“inacceptable dérapage”, nous avons intérrogé Joël Rubinfeld et Philippe Markiewicz.
Qu'un responsable politique du niveau de Philippe Moureaux stigmatise des Juifs en guise de réponse politique aux difficultés sociales et culturelles d'une communauté ou d'une classe sociale ravive des échos inquiétants. Cela sonne comme la pratique moyenâgeuse du bouc émissaire et fait penser à cet antisémitisme de gauche qui a pu être décrit comme “le socialisme des imbéciles”. Or Moureaux n'est certainement pas un imbécile. Que cherche-t-il alors? Peut-être son autodiagnostic, par lequel il estime que les hommes politiques tels que lui sont “drogués du pouvoir”, donne-t-il un élément de réponse.
En effet le terme populaire “drogué” vise quelqu'un qui a perdu sa liberté face à un objet, en l'occurrence ici le pouvoir. Avouer, comme le fait Moureaux, “je suis drogué du pouvoir” serait donc une façon de signifier que pour garder le pouvoir, le bourgmestre de Molenbeek et président de la fédération bruxelloise du parti socialiste est prêt à tout.
Au Vif, il déclare: “Si j'ai pu faire voter la loi contre le racisme, en 1981, c'est en raison de l'émoi provoqué par un attentat contre des enfants juifs à Anvers. À 20 ans, quand j'étais marxiste, je n'étais pas un grand partisan du droit à la différence. J'ai évolué. Et c'est qui m'a fait basculer, ce sont précisément les conversations que j'ai eues avec des représentants de la communauté juive. Cela m'attriste, aujourd'hui, de les voir refuser ce droit à la différence pour les musulmans.”
Lisons bien: ce sont donc des “représentants de la communauté juive” qui, au début des années '80, ont convaincu le grand historien laïc de la légitimité du droit à la différence, lui qui en était resté à la vulgate marxiste. Une théorie politique selon laquelle seules les organisations des hommes en classes sociales sont légitimes. C'est en raison de cette conception que les marxistes combattent les identités culturelles rassemblant des individus de classes sociales différentes. Ils les considèrent comme contre-révolutionnaires, freinant le développement “scientifique et naturel” de l'histoire. Même le Bund, cette grosse organisation qui rassemblait avant guerre le prolétariat juif polonais suivant un projet de gauche, a été férocement combattu par le Parti Communiste parce qu'organisé sur une base culturelle. Et son avatar bruxellois Solidarité Juive, devenu l'UPJB, n'a pas toujours eu la vie facile avec les responsables du PCB.
Mais revenons aux déclarations de Moureaux. On aimerait en savoir plus quant à sa conversion à la légitimité du droit à la différence. Cette conversion était-elle sincère? La vie publique et les actes posés par le Bourgmestre de Molenbeek depuis lors témoignent-ils d'un individu ouvert et désormais attentif à la différence? A quelle occasion la conversion est-elle survenue? Qui sont ces représentants de la communauté juive qui l'ont éclairé? Et enfin, quel était le fondement sur lequel ces citoyens Juifs se basaient pour faire croire à leur interlocuteur qu'ils représentaient la communauté juive?
Et voilà qu'aujourdhui Moureaux est triste, à cause des Juifs. Ne sont-ils plus ce qu'ils étaient? Ou alors ce sont leurs “représentants” qui ont changé? Ou peut-être les Juifs ont toujours été fourbes et égoistes et ne revendiquent de grands principes que lorsque ces principes servent leurs propres intérêts, pour s'empresser d'interdir aux autres, aux musulmans en l'occurence, d'en bénéficier également?
On ne sait. Ce qu'on lit par contre, c'est qu'en ce qui concerne le droit à la différence des musulmans, il y a un problème avec les Juifs.
Que cette étonnante stigmatisation des Juifs diffusée par Moureaux n'ait jusqu'à présent pas suscité de réactions en dehors de la communauté juive, voilà qui ne manque pas d'être inquiétant. Comme l'écrivait Nicolas Weill le 27 août dernier dans Le Monde, “On peut se demander si un certain aveuglement face à l'antisémitisme ‘à gauche’ n'a pas plus néfaste que l'expression directe de celui-ci, dans la mesure où il contribue à insensibiliser de larges secteurs de l'opinion à l'égard de la haine antijuive.”
Le Centre Communautaire Laïc Juif - dont les dirigeants historiques ont été proches de Moureaux et sont sans doute de ces Juifs qui lui ont ouvert les yeux sur l'archaïsme de son ancienne conception marxiste - réagit aujourdhui aux propos du bourgmestre socialiste. Pour le CCLJ il a commis un “inacceptable dérapage”. Toutefois le CCLJ regrettte et dément les propos de Moureaux, sans l'affronter ni envisager leur dimension antisémite et incendiaire. Le CCLJ rappelle que “régulièrement, les représentants juifs dénoncent le communautarisme, le racisme et, bien entendu, l’antisémitisme – que d’aucuns tendent à ‘oublier’. Il est typique de leurs prises de position qu’elles lient le sort des Juifs à celui des autres minorités quelles qu’elles soient.”
Joël Rubinfeld, président du CCOJB, n'hésite pas à parler fort lorsque l'antisémitisme ou l'antisionisme antisémite s'exprime en Belgique. Il déclare: “J'avoue ne pas comprendre le sens des propos de Philippe Moureaux quand il parle de droit à la différence que les Juifs refuseraient aux Musulmans. Quel est donc ce droit dont les Juifs auraient joui? De quels privilèges auraient-ils bénéficié dont ils priveraient leurs concitoyens musulmans? Et qui parmi les représentants de la communauté juive auraient refusé ce prétendu droit à la différence à la communauté musulmane de notre pays?
Que retenir alors des allusions du bourgmestre de Molenbeek, sinon qu'elles semblent rejeter sur les Juifs le bilan désastreux de la politique d'intégration qu'il a menée dans sa commune, et instiller dans l'esprit de nos compatriotes musulmans l'idée perfide que les Juifs seraient leurs adversaires sur la voie d'une bonne intégration, dressant ainsi une communauté contre une autre. Si telle était l'intention, les propos de Philippe Moureaux rapportés par Le Vif/L'Express ne tomberaient-ils pas dès lors sous le coup de la loi qui porte son nom?”.
L'avocat Philippe Markiewicz, ancien président du CCOJB et actuellement président de la très orthodoxe communauté israélite de Bruxelles (la grande synagogue de la rue de la Régence) se montre plus circonspect. Dans ses réponses, données à l'ADI dès mardi 6 octobre, il refuse de critiquer précisément les propos ou la responsabilité politique de Moureaux.
ADI - Philippe, que t'inspirent les déclarations faites par Philippe Moureaux dans Le Vif?
Philippe Markiewicz - La communauté juive estime que dans la sphère de la vie publique c'est le laïc qui l'emporte. La religion appartient à la sphère privée. Les juifs n'ont jamais eu la prétention d'imposer leur religion ni leurs coutumes à l'intérieur de la Belgique.
Et concernant l'initiative de Philippe Moureaux d'expliquer les difficultés d'intégration de la communauté musulmane par le fait de la communauté juive?
Chaque communauté, quand elle émigre dans un pays, rencontre des problèmes d'intégration. Nous devons respecter les règles existantes dans le pays. Lorsque la religion est en contradiction avec les règles du pays, ce sont les lois du pays qui l'emportent.
J'insiste: ce sont là des considérations générales. As-tu une réaction particulière aux déclarations de Moureaux?
Je souhaite à la communauté musulmane de pouvoir développer ces pratiques traditionnelles dans ces lieux de culte et en privé, comme a pu le faire la communauté juive, et je tiens à avoir les meilleurs rapports avec la communauté musulmane.
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