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La nouvelle propagande antijuive
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La nouvelle propagande antijuive
4ème de couverture
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Ce 19 mai 2010 sortira en librairie le nouvel ouvrage de Pierre-André Taguieff, historien des idées, philosophe et politologue, La Nouvelle Propagande antijuive. Du symbole al-Dura aux rumeurs de Gaza, aux éditions des PUF (Paris), coll. «Intervention philosophique», 551 p.

Avec le consentement de l’auteur, nous publions avant sa parution un extrait du chapitre VII - Les rumeurs de Gaza en contexte global, pages 447-451 de La Nouvelle Propagande antijuive :

ISRAËL COMME « CANCER » : USAGES GÉNOCIDAIRES D’UNE MÉTAPHORE

À travers diverses médiations, notamment la nouvelle carrière de propagandistes antijuifs offerte par le régime de Nasser aux nazis réfugiés en Égypte dans les années 1950 – tels Johann von Leers ou Ludwig Heiden, traducteur en arabe de Mein Kampf1 –, la bestialisation des Juifs assimilés aux « rats » a été intégrée dans la propagande « antisioniste ». Il apparaît à l’analyse que la propagande « antisioniste » contemporaine est structurée par l’usage systématique de métaphores opérant l’assimilation polémique des Juifs-Israéliens-sionistes à diverses figures du mal. Faisons un bref inventaire des principales métaphores d’usage polémique observables dans le discours contre les Juifs, « les sionistes » et Israël, avant de nous interroger sur leur fonction, en privilégiant celle qui demeure la plus exploitée : la métaphore du « cancer ». En premier lieu, les métaphores bestialisantes : singes et porcs, rats ; poux et autres insectes nuisibles/parasites ; sangsues, scorpions, etc. En deuxième lieu, les métaphores pathologisantes : peste, tuberculose, syphilis, gangrène, cancer (tumeur cancéreuse), sida ; bacille, microbe, virus. En troisième lieu, les métaphores criminalisantes : « assassins », « tueurs d’enfants », « buveurs de sang », « vampires » ; « agresseurs », « bellicistes », etc. En 1978, dans son essai intitulé La Maladie comme métaphore, Susan Sontag avait parfaitement aperçu l’importance de la métaphore du « cancer » dans le discours de propagande arabe contre Israël :

Une métaphore courante dans les polémiques des Arabes contre les Israéliens, et que ceux-ci purent entendre chaque jour à la radio pendant ces vingt dernières années, est qu’Israël est « un cancer au cœur du monde arabe » ou encore « le cancer du Moyen-Orient »2.

Avant leur intégration dans la propagande « antisioniste », ces usages polémiques de la métaphore du « cancer », parmi d’autres métaphores pathologisantes de l’ennemi, ont été privilégiés par les mouvements totalitaires au XXe siècle, qu’il s’agisse du nazisme, dont les propagandistes assimilaient les Juifs à la syphilis ou à un cancer, ou du communisme, les bolcheviks recourant à toute la panoplie des métaphores pathologisantes pour attaquer leurs ennemis ou s’attaquer entre eux (staliniens et trotskistes3). Lénine traitait volontiers de « poux », d’« insectes nuisibles » ou de « parasites » les « ennemis du peuple »4. Les régimes totalitaires fonctionnèrent comme des entreprises de mise à mort des humains jugés inférieurs, asociaux, improductifs ou déviants, traités comme des déchets irrécupérables ou comme de la vermine porteuse de maladies contagieuses. Dans cette hantise de la contagion5, on peut discerner un héritage culturel du XIXe siècle qui, sous l’influence du darwinisme et de l’hygiénisme, a banalisé le recours aux métaphores militaires6, comme le note Susan Sontag : « La maladie est vue comme une invasion d’organismes étrangers, à laquelle le corps réagit par ses propres opérations militaires. » À travers cette métaphorisation de telle ou telle maladie s’opère une mythologisation des causes du malheur des hommes :

Les sociétés ont, semble-t-il, besoin d’avoir une maladie qui devienne synonyme du mal et qui couvre d’opprobre ses « victimes », mais cette obsession paraît se fixer difficilement sur plus d’une maladie7.

Longtemps le cancer a joué ce rôle, après qu’il se fut substitué à la peste, à la tuberculose et à la syphilis. Depuis les années 1980, il est entré en concurrence avec le sida, avec lequel on fabrique de nouvelles expressions polémiques (telle le « sida mental »). Mais certaines connotations du mot « cancer » paraissent irremplaçables, en particulier celles qui sont liées à l’image de la prolifération des cellules cancéreuses, ou à la représentation de la tumeur maligne à extirper d’un corps pour sauver ce dernier.

L’assimilation d’un groupe humain à un cancer ou à une tumeur cancéreuse engage ainsi dans la logique métaphorique de l’acte chirurgical consistant à extirper la source du mal. Arracher pour détruire : c’est la logique de l’éradication. Susan Sontag souligne le fait que la « cancérisation » de l’ennemi implique de réserver un traitement « radical » à ce dernier :

L’utilisation en politique d’images liées à des maladies uniquement mortelles accentue le caractère mordant de la métaphore. Aujourd’hui, comparer un événement ou une situation politique à une maladie, c’est rendre un verdict de culpabilité, c’est réclamer une punition. C’est particulièrement vrai de l’utilisation du cancer en tant que métaphore. […] Tout au long des années trente les diatribes sur le « problème juif » répétèrent que, pour soigner un cancer, l’on doit ôter une bonne partie du tissu sain qui l’entoure. L’imagerie propre à cette maladie permit aux nazis de prescrire la solution « radicale » par opposition au traitement « en douceur » que réclame la tuberculose8.

En « fatalisant » le mal, l’usage systématique de la métaphore du cancer exclut tout recours à un remède pour sauver le malade. Il interdit tout autant de chercher un compromis avec l’ennemi qui, dans l’espace symbolique institué, incarne cette maladie fatale. Face à l’ennemi comme « cancer », on oscille entre l’annonce de sa mort « naturelle » prochaine et celle de son élimination volontaire :

Parler de cancer pour rendre compte d’un phénomène, c’est inciter à la violence. L’utilisation du cancer dans le discours politique encourage le fatalisme et justifie des mesures « rigoureuses » – tout en renforçant l’idée largement répandue que cette maladie est obligatoirement mortelle. […] Les métaphores liées au cancer portent en elles, et implicitement, l’idée de génocide9.

La vision chimérique d’un être répulsif, perçu comme porteur de cellules atteintes qui prolifèrent (éveillant d’une façon irrationnelle une hantise de la contagion) en même temps que comme ennemi absolu, oriente vers une conclusion : pour se défendre contre la menace, il faut en éliminer la cause. L’ayatollah Khomeyni, tout en appelant au jihad pour « délivrer » Jérusalem (Qods)10, utilisait la métaphore du « cancer » et en justifiait ainsi l’usage :

Nous regardons l’existence d’Israël au Proche-Orient comme un cancer qui ne peut être soigné au moyen de remèdes mais doit être extirpé avec un scalpel. Israël est un enfant illégitime des puissances impérialistes11.

C’est pourquoi l’usage répété de cette métaphore par des intellectuels « antisionistes » fait de ces derniers, lorsqu’ils sont dotés d’un certain prestige, des incitateurs de judéophobie. Depuis les années 1990, c’est dans le cadre de l’assimilation d’Israël au régime nazi que la métaphore du « cancer » est réutilisée, comme dans l’article intitulé « Israël-Palestine : le cancer », paru dans Le Monde le 4 juin 2002, texte d’une rare violence « antisioniste » co-signé par Edgar Morin (qui se présente volontiers comme « un Juif non juif»)12, Danièle Sallenave et Sami Naïr, et rédigé sous l’emprise de l’intense propagande anti-israélienne centrée sur la dénonciation d’un pseudo-massacre, celui de Jénine13. S’y opère clairement le glissement de la diabolisation des « Israéliens » à celle des « Juifs » en général, accusés d’être les « nazis » d’aujourd’hui :

C’est la conscience d’avoir été victime qui permet à Israël de devenir oppresseur du peuple palestinien. […] Ce qu’on a peine à imaginer, c’est qu’une nation de fugitifs, issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations non seulement en « peuple dominateur et sûr de lui », mais, à l’exception d’une admirable minorité, en peuple méprisant ayant satisfaction à humilier. […] Les Juifs d’Israël, descendants des victimes d’un apartheid nommé ghetto, ghettoïsent les Palestiniens. Les Juifs qui furent humiliés, méprisés, persécutés humilient, méprisent, persécutent les Palestiniens. Les Juifs qui furent victimes d’un ordre impitoyable imposent leur ordre impitoyable aux Palestiniens. Les Juifs victimes de l’inhumanité montrent une terrible inhumanité14.

La cible de cette mise en accusation, ce sont « les Juifs », qui seraient passés du statut sympathique de « nation de fugitifs » et de persécutés au statut maudit de « peuple méprisant » et persécuteur, prenant plaisir à humilier. Si donc l’on excepte les « Alterjuifs » qui, comme Edgar Morin15, appartiennent à la « minorité admirable » des Juifs non persécuteurs, « les Juifs » sont réduits à être aujourd’hui l’incarnation même de l’« inhumanité » et, par là, sont radicalement déshumanisés. Deux des signataires de ce texte irresponsable et sloganique sont les créateurs d’une expression désormais intégrée dans le lexique de la political correctness à la française : la « politique de civilisation ». Autant dire la politique des bons sentiments. Qui donc serait contre « la civilisation » ? Ou contre l’élévation de la politique d’une nation à la hauteur d’une « politique de civilisation » ? Comme toutes les formules creuses évoquant une vague position « humaniste », elle rallie tout le monde et personne. Formule tout juste bonne à pimenter d’effets philosophiques un discours politique fabriqué par des conseillers en communication. Mais, chez les intellectuels « antisionistes », le recours aux formules creuses inoffensives a un envers : la « cancérisation » de l’ennemi, toujours au nom des bons sentiments, et au nom des victimes – de certaines victimes. Un humanisme compassionnel bavard au service de la diabolisation de l’État juif, doublée d’un appel à la haine contre les Juifs : tel est le monstre idéologique dont a accouché le Zeitgeist. Triste époque de confusion des valeurs.


1. L’un et l’autre se convertirent à l’islam et entamèrent une nouvelle carrière au service de Nasser et de la lutte « antisioniste » : Johann von Leers – ami du « Grand Mufti » de Jérusalem –, à la tête de l’Institut de recherche sur le sionisme et directeur de la propagande contre Israël (Le Caire), devint Omar Amin, et Ludwig Heiden, ancien du Weltdienst (« Service mondial », organisme nazi spécialisé dans la propagande antijuive), se fit appeler Louis al-Haj. Voir Robert S. Wistrich, Hitler’s Apocalypse: Jews and the Nazi Legacy, New York, St. Martin’s Press, 1985,, p. 176-177 ; P.-A. Taguieff, La Judéophobie des Modernes. Des Lumières au Jihad mondial, Paris, Odile Jacob, 2008, p. 292-293.
2. Susan Sontag, La Maladie comme métaphore [1978], tr. fr. Marie-France de Paloméra, Paris, Le Seuil, 1979, p. 101.
3. Ibid., p. 99.
4. Voir Dominique Colas, Le Léninisme. Philosophie et sociologie politiques du léninisme, Paris, PUF, 1982, p. 195-206, 270-271.
5. Pour le nazisme, voir Robert A. Pois, La Religion de la nature et le national-socialisme [1986], tr. fr. Jennifer Merchant et Bernard Frumer, Paris, Les Éditions du Cerf, 1993, p. 98, 169 sq.
6. Susan Sontag, Le Sida et ses métaphores [1989], tr. fr. Brice Matthieussent, Paris, Christian Bourgois, 1989, p. 15.
7. Ibid., p. 23.
8. Susan Sontag, La Maladie comme métaphore, op. cit., p. 99-101.
9. Ibid., p. 101.
10. C’est là un thème récurrent des discours de Khomeyni. À Qom, en 1979, il déclare ainsi : « Depuis près de quatorze siècles, l’Islam se mourait ; nous lui avons redonné vie par le sang de notre jeunesse. […] Bientôt, nous libérerons Jérusalem et y prierons » (cité par Amir Taheri, Khomeiny [1985], tr. fr. Jacqueline Carnaud et Jacqueline Lahana, Paris, Balland 1985, p. 258).s
11. Ruhollah Khomeyni, cité par Wilhelm Dietl, Holy War [1982], trad. améric. Martha Humphreys, New York, Macmillan, 1984, p. 264. Voir Robert S. Wistrich, Antisemitism: The Longest Hatred, Londres, Thames Methuen, 1991, p. 231, 303 (note 28). Dans un message, lancé le 24 septembre 1979, appelant les musulmans à lutter contre « l’impérialisme », Khomeyni, après avoir dénoncé Israël comme une « tumeur cancéreuse au Moyen-Orient », déclare : « Le devoir de chaque musulman est de se préparer à combattre Israël » (Islam and Revolution: Writings and Declarations of Imam Khomeini, translated and annotated by Hamid Algar, North Haledon, Mizan Press, 1981, p. 276).
12. Voir Emmanuel Poncet, « Edgar Morin, 82 ans, sociologue, penseur de la complexité », Libération, 13 mai 2004.p
13. Sur cette opération de propagande, voir P.-A. Taguieff, « La nouvelle propagande antijuive », chap. V, p. 273 sq.
14. Edgar Morin et al., « Israël-Palestine : le cancer », paru dans Le Monde le 4 juin 2002. Voir l’analyse critique de Gérard Wajcman, « Morin, Naïr, Sallenave, bombes morales », L’Arche, no 535, septembre 2002, p. 72-82 ; et la réponse de l’intéressé : « “Bombes morales” : Edgar Morin répond à Gérard Wajcman », L’Arche, no 538, décembre 2002, p. 44. L’article du Monde a donné lieu à des poursuites contre ses signataires. Sur l’affaire Morin, voir P.-A. Taguieff, La Judéophobie des Modernes, op. cit., p. 365-367.
15.Sur les errements idéologiques récents d’Edgar Morin (principal rédacteur de l’article du Monde), voir Catherine Leuchter, « Edgar Morin : le penseur de la “complexité” en flagrant délit de “simplisme” », Controverses, no 4, février 2007, p. 154-212.



 

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