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Faits, Fictions, Fantasmes

La surmédiatisation du conflit israélo-palestinien - dont on ne mesure l’ampleur qu’au regard de l’assourdissant silence qui entoure des drames d’une toute autre ampleur, tel le nettoyage ethnique en cours au Darfour – nourrit une abondante production journalistique qui repose sur un certain nombre de schémas simplificateurs, voire outranciers. Ces clichés qui, comme tous les slogans dénotent surtout la paresse intellectuelle, finissent néanmoins par se voir accrédités à force d’être répétés. Nathan Weinstock nous propose, à travers sept points, de déconstruire quelques-uns de ces poncifs.

Nathan Weinstock est membre du Conseil scientifique de l'Institut d'Etudes Juives auprès de l'Université libre de Bruxelles et avocat aujourd'hui retraité. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, parmi lesquels Le pain de misère, Terres promises, Histoire de chiens, Le Yiddish tel qu'on l'oublie et Une si longue présence.

 

Décoder le conflit israélo-palestinien en 7 points

Sommaire

Chaque semaine, Nathan Weinstock propose au lecteur un point supplémentaire pour décoder le conflit israélo-palestinien.

1. Israël, figure du colonialisme?
2. En consentant à la proclamation de l’Etat d’Israël, l’ONU aurait contraint les Arabes palestiniens à “payer le prix” de la Shoah alors qu’ils n’étaient nullement impliqués dans le génocide perpétré sur les Juifs
3. Juifs et Arabes ont toujours vécu en parfaite harmonie avant que l’entreprise sioniste n’attise la haine contre les conquérants juifs venus occuper la Terre Sainte
4. Disposant d’une supériorité militaire écrasante, Israël a mené en 1948 une guerre de conquête face au monde arabe qui souhaitait uniquement préserver le droit des Palestiniens à édifier leur Etat
5. Décidé à mener une politique de “purification ethnique”, Israël a délibérément expulsé les Arabes palestiniens de leur terre ancestrale rendant impossible la coexistence à laquelle aspiraient les Palestiniens
6. Le conflit israélo-palestinien s’explique par l’intransigeance des dirigeants sionistes face au mouvement national palestinien qui oeuvrait en vue d’une coexistence pacifique des deux peuples
7. Si le conflit persiste à ce jour, c’est uniquement en raison de l’expansionnisme israélien et du refus obstiné des dirigeants israéliens de reconnaître les droits nationaux des Palestiniens et leur volonté d’édifier un Etat souverain


Décoder le conflit israélo-palestinien en 7 points

1. Israël, figure du colonialisme?

En cherchant à assimiler la naissance d’Israël au phénomène colonial, on méconnaît la spécificité du mouvement sioniste qui visait à fonder une société intégralement juive reposant sur sa propre classe ouvrière et son propre paysannat. Les pionniers de la seconde et de la troisième alyah (vague d’immigration juive) ont lutté avec acharnement - et avec succès - contre l’utilisation de la main-d’œuvre non-juive. Pas d’exploitation coloniale donc ni d’accaparation de matières premières (au demeurant inexistantes).

Et, loin d’être l’émanation d’un quelconque impérialisme, les premiers pionniers sionistes devront justement surmonter d’emblée les obstacles mis à leur installation par le régime ottoman, c’est-à-dire la puissance coloniale qui a occupé la Palestine jusqu’en 1917. L’immigration juive, en partie clandestine, a donc été le fait - pour utiliser le jargon contemporain - de réfugiés “sans–papiers”. Du reste, dans la mesure où la lutte du Yichouv (communauté juive de Palestine) contre les Britanniques portait un coup sensible au système colonial, elle a très logiquement bénéficié de l’appui de l’Union Soviétique ainsi que de celle de toute la gauche anticolonialiste européenne (Washington, au contraire, inquiète d’un possible effondrement de l’empire britannique, a exercé de fortes pressions sur Ben Gourion à partir du “coup de Prague” afin qu’il renonce à proclamer l’indépendance d’Israël [1]). C’est pourquoi l’organe théorique du Parti Communiste Français constatait à l’époque [2] - opinion que partageait la gauche unanime - que “le partisan grec, le soldat de l’armée populaire chinoise, le combattant espagnol, les démocrates du Vietnam, les patriotes indonésiens, les résistants hindous sont les compagnons de lutte des soldats de la Hagana” (force armée juive qui préfigurait la future armée israélienne).

Inutile donc de chercher à décrypter le sens du sionisme à l’aide de clichés éculés. Essayons plutôt de comprendre le phénomène grâce à une approche comparatiste. Car si le sionisme et la problématique juive sont certes des phénomènes uniques en leur genre, on les comprend plus aisément en les analysant par référence à l’histoire d’autres peuples diasporiques. L’aspiration du retour à la patrie historique se retrouve, par exemple, dans la diaspora arménienne.

S’il est un rapprochement qui s’impose à l’évidence, c’est bien celui de ces vagues migratoires successives qui ramèneront en Afrique - terre d’origine et “Terre Promise” - les esclaves affranchis de l’empire colonial britannique, des possessions françaises et des Etats-Unis. Retour au pays natal vécu par les émigrants noirs comme la conquête du royaume de la liberté, ce qu’attestent les appellations choisies: Freetown, Libéria, Libreville... On songe ici aux paroles de l’hymne sioniste,l’Hatikvah (l’Espoir), qui deviendra l’hymne national israélien, lorsqu’il formule l’aspiration juive à “lihyoth am khofchi be’artzenou” (devenir un peuple libre dans notre pays). “Black poor”, marrons de la Jamaïque et anciens esclaves et captifs noirs, libérés par la marine anglaise qui réprime la traite, convergent donc vers la terre des ancêtres dans un mouvement que Marcus Garvey s’efforcera de théoriser.

Citons sur ce point un spécialiste éminent de la traite des Noirs: “On estime à cinquante mille le nombre de Noirs introduits au Sierra Leone entre 1808 et 1863. Malgré la diversité de leurs origines, la colonie devint une réelle province de liberté. En 1818 était créée aux Etats-Unis l’American Colonization Society. La même année, celle-ci envoyait une mission exploratoire au Sierra Leone. En 1819, elle obtenait du gouvernement américain le droit de fonder un Etat libre pour les esclaves affranchis, en Afrique occidentale. Le premier convoi partit en 1820 pour le Libéria, avec quatre-vingt-neuf pionniers, qui périrent ou durent s’installer au Sierra Leone. Deux ans plus tard, la Société commençait véritablement l’établissement d’Africains libérés au Libéria. En 1847, date à laquelle ce pays proclamait son indépendance, il comptait un peu plus de trois mille habitants, répartis en quatre agglomérations. Il fallut attendre la guerre de Sécession pour qu’en 1862 les Etats-Unis reconnaissent sa souveraineté. Les expériences françaises de retour d’esclaves en Afrique, à Libreville, au Gabon, se révélèrent plus difficiles encore” [3].

Que l’on y souscrive ou non, force est donc de reconnaître que le sionisme s’inscrit donc dans une vague planétaire d’émancipation nationale des minorités asservies.

[1] Précisions que j’emprunte à l’ouvrage remarquablement documenté de Simha Flapan (The Birth of Israel. Myths and Realities, Pantheon Books, New York 1987, pp. 157 et suiv.) lequel aboutit toutefois à de toutes autres conclusions, sur ce point comme sur d’autres.
[2] Cahiers du Communisme, juillet 1948, p. 720.
[3] Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières. Essai d’histoire globale, Gallimard , Paris 2004, p. 281.

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2. En consentant à la proclamation de l’Etat d’Israël, l’ONU aurait contraint les Arabes palestiniens à “payer le prix” de la Shoah alors qu’ils n’étaient nullement impliqués dans le génocide perpétré sur les Juifs

Rappelons d’abord que Hadj al-Amin al-Husseini, Mufti de Jérusalem et leader incontesté du mouvement national palestinien, a dirigé les émissions en langue arabe de Radio-Berlin au cours de la Seconde Guerre Mondiale de novembre 1941 à mai 1945 et recruté des volontaires musulmans en Bosnie pour les unités de S.S. d’Hitler. Néanmoins, il a été maintenu à son poste de président du Haut Comité Arabe palestinien après la Libération (quoique recherché comme criminel de guerre par la Yougoslavie). Cela étant, il faut bien constater une complicité à tout le moins politique des nationalistes palestiniens dans la perpétration de la Shoah.

Ceci dit, s’il est incontestable que le sentiment d’horreur et de stupéfaction suscité par la découverte de l’ampleur de la Shoah a sensibilisé l’opinion publique mondiale, le vote de l’ONU en décembre 1947 sanctionnant la partition de la Palestine (et par voie de conséquence la création d’un Etat juif) ne faisait que tirer la conclusion logique d’un conflit qui déchirait la Palestine mandataire depuis des dizaines d’années.

En 1937, la Commission Peel - désignée par Londres pour analyser la situation dans le territoire alors placé sous mandat britannique - aboutissait déjà à une conclusion identique. Et en fait on peut remonter plus haut encore: comme l’a brillamment démontré Neville Mandel [4], les données du conflit entre les deux nations (israélienne en formation et arabe-palestinienne) se trouvaient déjà réunies à la veille de la Première Guerre Mondiale.

Choukri al-Asali, kaymakam (vice-gouverneur) de Nazareth et ardent nationaliste arabe, membre de la société secrète Al-Qahtaniyya, a publié dans le journal Al-Karmil une description éloquente de la prise de conscience nationale au sein du Yichouv en voie d’hébraïsation telle qu’elle se présentait en 1910 [5]. Après avoir dénoncé les achats de terre auxquels procèdent les organisations juives, il poursuit comme suit:

Ils ne se mélangent pas aux Ottomans et ne leur achètent rien. Ils sont propriétaires de l’Anglo-Palestine Bank qui leur consent des prêts moyennant un taux d’intérêt qui ne dépasse pas 1 pourcent par an. Ils ont établi un bureau administratif et fondé une école dans chaque village [juif, N.W.], une administration centrale dans chaque kaza [unité administrative, N.W.] et un administrateur général dans chaque district. Ils ont un drapeau bleu au sein duquel figure une ‘Etoile de David’ et en dessous duquel figure un mot hébreu signifiant ‘Sion’ parce que dans la Torah Jérusalem est appelée ‘Fille de Sion’. Lors de leurs célébrations et de leurs réunions, c’est ce drapeau qu’ils hissent en lieu et place du drapeau ottoman; et ils chantent l’hymne sioniste. Ils ont usé de mensonges et de fausseté pour tromper le Gouvernement lorsque qu’ils se sont fait inscrire dans les registres en tant que sujets ottomans car ils continuent à être porteurs de passeports étrangers qui leur offrent une protection. Et chaque fois qu’ils doivent comparaître devant une cour ottomane, ils exhibent leur passeport et requièrent une protection [consulaire, N.W.] étrangère; ils règlent leurs revendications et différends entre eux au su de l’administrateur et ne s’adressent point au Gouvernement. Ils dispensent un entraînement physique à leurs enfants et leur enseignent le maniement des armes; on constate que leurs maisons sont remplies d’armes dont de nombreux fusils Martini. Ils ont mis sur pied un service postal particulier, ils émettent des timbres-poste spéciaux, etc., ce qui prouve qu’ils ont commencé à mettre en œuvre leurs buts politiques et à installer leur gouvernement imaginaire. Si le Gouvernement n’intervient pas pour limiter ce courant impétueux, vous verrez qu’en un rien de temps la Palestine deviendra la propriété de l’Organisation Sioniste et de ses associés ou de la nation mentionnée ci-dessus [les Juifs]”.

Passons sur l’incongruité de cette dénonciation par un militant nationaliste arabe (!) des infidélités que les Juifs de Palestine commettraient envers le pouvoir ottoman oppresseur…

Ce qu’il y a lieu d’en retenir, c’est que dès 1910 le Yichouv apparaissait à tout observateur informé comme une nation hébraïque en marche, consciente de sa spécificité et aspirant à se gouverner elle-même. Plus de trente ans avant la Shoah, l’Etat israélien est déjà en germe.

[4] Neville J. Mandel, The Arabs and Zionism Before World War I, University of California Press, Berkeley-Los Angeles-Londres, 1980.
[5] Al-Karmil (Haïfa), 8 décembre 1910, cité par Neville J. Mandel, op. cit., p. 89.

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