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“A Bâle, j’ai fondé l’État juif...”

Par Richard Millman

Bâle, août 1897: sous les drapeaux blancs frappés de l’étoile de David, le premier Congrès sioniste est réuni autour de Theodor Herzl. Le sionisme devient une force politique. Son but: créer en Palestine un foyer pour le peuple juif, seule réponse au problème incurable de l'antisémitisme.

C’est finalement à Bâle que se tint le premier Congrès sioniste, sous la présidence de Theodor Herzl, du 29 au 31 août 1897. Le mouvement, jusqu’alors désuni et désorganisé, prit à ce moment une forme définie, avec un programme et des buts spécifiques. Rares étaient encore, bien entendu, ceux qui avaient conscience des promesses que portait un tel événement.

Theodor Herzl au balcon de l'Hôtel des Trois Rois, à Bâle

A part Herzl lui-même, qui écrivit dans son journal: “Si je devais résumer le congrès en un mot, (…) à Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je disais ceci à haute voix aujourd’hui, je serais accueilli par un rire universel. Dans cinq ans peut-être et certainement dans cinquante, tout le monde le reconnaîtra”. Cinquante ans et neuf mois plus tard, l’État d’Israël était proclamé...

Herzl était né en 1860 à Budapest, en Hongrie, dans une famille germanophile qui s’installa à Vienne en 1878. Comme ses parents, le jeune homme était assimilationniste. Fier d’avoir été admis, en 1881, quand il étudiait à la faculté de droit, dans une “fraternité d’université”, une de ces organisations qui, auparavant, n’acceptaient pas les Juifs, il dut cependant bientôt en démissionner, après que l’un de ses amis, Hermann Barr, y eut prononcé un discours antisémite. Abandonnant sa carrière d’avocat, il devint journaliste et correspondant à Paris pour le prestigieux journal viennois Neue Frei Presse. Il passait donc la plus grande partie de son temps dans deux des centres occidentaux de l’antisémitisme, Paris et Vienne - où il retourna vivre en juillet 1896. En France, il fut témoin de l’affaire Dreyfus et, en Autriche, de l’élection du maire antisémite de la capitale, Karl Lueger.

En 1896, Herzl écrivit Die Judenstaat (L’État des Juifs) où il déclarait que seule la création d’un État juif pouvait sauver son peuple. Il entreprit donc de rencontrer de nombreux dirigeants politiques - tels Frédéric II de Bade ou encore certains membres du gouvernement turc à Constantinople - afin d’obtenir d’eux un pays où les Juifs pourraient vivre en sécurité. Sans résultat, sauf celui de convertir au sionisme un petit groupe de fidèles, qui ne représentait pas grand-chose. Il essaya aussi, en vain, auprès du baron Maurice de Hirsch en Belgique, ou encore de la famille Rothschild, de rassembler des fonds pour sa cause.

Convaincu que son manque de succès était dû au fait qu’il n’était le porte-parole que de lui-même, cherchant une idée qui transformerait son organisation chancelante en mouvement de masse et en force politique, il songea à organiser un congrès international. Pour ce faire, il rechercha notamment l’appui du Hovevei Tsion (les Amants de Sion), un petit mouvement désorganisé qui était parvenu à établir quelques implantations en Palestine. Ensuite, pour attirer les Juifs orthodoxes, il fallait trouver un endroit où l’on pouvait aisément se procurer de la nourriture casher. Herzl songea à Munich, mais la communauté juive de la ville lui fit savoir qu’il y était indésirable . C’est alors que Bâle, dont la communauté juive se montrait plus amicale, fut choisie.

Malgré ces efforts, de nombreux Juifs refusaient toujours de coopérer et d’annoncer le congrès à venir dans leurs journaux régionaux. Herzl créa donc un hebdomadaire, Die Welt, paru pour la première fois le 4 juin 1897, qui avait pour tâche de préparer le public à l’événement, et qui connut par la suite un succès durable: il resta le principal journal sioniste jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Le Stadskasino de Bâle, lieu où s'est déroulé le Premier Congrès Sioniste

On douta de la réussite du congrès jusqu’à la dernière minute. Les “Amants de Sion” français et britanniques ainsi que de nombreux Juifs orthodoxes boycottèrent la réunion. Les dissensions entre participants étaient importantes: certains Juifs socialistes refusaient de faire allégeance aux orthodoxes. Même le futur premier président de l’État d’Israël, le traditionaliste Chaïm Weizmann, reprochait à Herzl son attitude amicale envers les religieux…

La réunion eut lieu au Stadtkasino, une salle publique située près du centre de Bâle. L’extérieur du bâtiment était décoré de drapeaux blancs ornés, au centre, d’une large étoile de David - symboles de paix ornés des attributs d’un roi guerrier. Lorsqu’ils pénétraient dans la salle de conférence, les délégués se présentaient et se donnaient l’accolade. Ils étaient, en tout, environ deux cent cinquante, représentant vingt-quatre États et territoires. L’Empire russe, incluant la Pologne, la Lituanie, l’Ukraine, etc., avait envoyé le plus de mandataires - au moins soixante-trois, dont Chaïm Weizmann.

La délégation anglaise comptait parmi ses membres Israël Zangwill, un écrivain à la renommée grandissante. Mais, en 1897, le plus célèbre d’entre tous était l’homme de lettres hongrois Max Nordau (1849-1923). Deux ans plus tôt, il avait rencontré Herzl et embrassé le sionisme. Et quand Herzl avait été traité de fou parce que sioniste, Nordau lui avait dit: “Si vous êtes fou nous serons fous ensemble”…

Quelques rabbins assistèrent également à la conférence, et environ douze femmes, qui n’avaient pas le droit de vote - elles l’obtiendront lors du IIe congrès sioniste, en 1898. Étaient en outre présents de nombreux invités et des journalistes étrangers qui représentaient de prestigieux périodiques tels que le Times de Londres, le New York Herald et la Frankfurter Zeitung - au sein du contingent français, citons surtout le journal antisémite La Libre Parole, le plus “sioniste” de tous les titres nationaux, l’antisémite Édouard Drumont, son directeur, considérant le sionisme comme une façon honorable de vider le pays de ses Juifs…

Il y avait enfin, parmi les participants, des sionistes chrétiens dont le plus connu est William Hechler (1845-1931). Missionnaire pour l’Église évangélique, celui-ci croyait fermement au retour des Juifs sur leur terre ancestrale et avait manifesté dans ce sens à partir des pogroms russes des années 1880. Proche de Herzl, il avait organisé une rencontre entre celui-ci et Frédéric II de Bade.

Le congrès fut ouvert par l’un des délégués les plus âgés, le docteur Karl Lippe de Roumanie, qui fut accueilli par une ovation enthousiaste; après une longue intervention, il laissa la parole à Herzl. Celui-ci annonça que le but du congrès était de poser la pierre fondatrice de la maison qui allait abriter la nation juive. Il affirma que le sionisme était la seule réponse au problème incurable de l’antisémitisme: les plus assimilés et cultivés eux-mêmes pouvaient se retrouver les victimes de la judéophobie.

Theodor Herzl s'adressant au Congrès Sioniste de Bâle

Tout en prenant garde de ne pas offenser le Hovevei Tsion, il exposa les résultats limités que l’on pouvait attendre de la colonisation: même si le sultan permettait à 10 000 Juifs d’immigrer en Palestine chaque année, il faudrait neuf cents ans pour que les 9 millions de Juifs répartis dans le monde immigrent! Ce que Herzl préconisait, c’était un accord avec les parties concernées, qui garantirait une immigration juive de masse et sans obstacles en Palestine.

Herzl termina son discours sous une salve d’applaudissements. L’intervenant suivant était Max Nordau, premier vice-président du congrès et du mouvement. Parlant presque sans notes, et répétant à l’envi que la société occidentale n’avait jamais accepté les Juifs dans son cœur (même si elle leur avait donné les mêmes droits devant la loi), il rencontra un succès spectaculaire. Pour Weizmann, c’était “la présentation la plus éloquente et la plus forte de la question juive selon une perspective juive” qu’il ait jamais entendue. Pour Herzl, cela garantissait le succès de l’entreprise.

Il fut décidé à Bâle que le congrès et ceux qui suivraient constitueraient l’“organe suprême du mouvement sioniste”. Les délégués y adoptèrent enfin le “programme de Bâle”, qui allait demeurer le programme sioniste officiel jusqu’à la création de l’État d’Israël en 1948: “Le sionisme aspire à la création en Palestine pour le peuple juif d’un foyer garanti par le droit public. A cette fin, le congrès envisage d’employer les moyens suivants: 1) l’encouragement de façon appropriée à l’installation en Palestine d’agriculteurs, d’artisans et de commerçants juifs; 2) l’organisation et l’unification de toutes les communautés juives grâce à des institutions appropriées, locales et générales, conformément aux lois de leurs pays respectifs; 3) le renforcement du sentiment juif et de la conscience nationale; 4) des démarches préparatoires en vue d’obtenir des gouvernements le consentement nécessaire pour atteindre le but du sionisme”.

C’est également à Bâle que furent évoquées la création d’une “compagnie juive”, qui devait devenir la banque sioniste, celle d’une université hébraïque en Palestine, qui fut effectivement fondée en 1925 à Jérusalem, et celle d’un “fonds national juif”, destiné à l’acquisition et au développement de terres en Palestine, qui vit le jour en 1901. En somme, le congrès fut un succès spectaculaire. Il transforma le sionisme en un fait vibrant et dynamique de la vie politique. Après Bâle, les choses ne seraient plus jamais les mêmes.

Richard Millman est né à New York en 1944. Il est licencié en histoire (City University of New York), docteur en histoire (Columbia University), docteur ès lettres (Institut d'Etudes Politiques de Paris) et titulaire d'une thèse d'habilitation de cette même université. De 1976 à 1985, il a enseigné à l'université de Tel Aviv et, de 1990 à 1997 et de 2002 à 2005, à l'Institut des Sciences Politiques de Paris. En 1998, il est nommé directeur d'études académiques à l'Ecole militaire d'Israël, fonction qu'il exercera jusqu'en 2001. En 2002, il est invité à la Sorbonne dans le cadre de recherches sur l'extrême-droite en Europe. Egalement expert sur les relations entre les religions, il est, en 2006, élu membre de l'Institut pour l'étude des religions, organisation internationale basée à la Sorbonne.

 
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